Toustes un Art

logo toustes un art

Barbie ou la révolution féministe en douceur

C’est l’une des sorties ciné les plus remarquées de l’année, et ce n’est pas l’avalanche de rose sur les panneaux publicitaires qui dira le contraire : Barbie a réussi son entrée fracassante au box-office. Une identité visuelle très affirmée, des costumes mythiques et des collaborations musicales déjà cultes, le film n’en fait pas moins vivement débat. Est-ce une avancée féministe en demi-teinte ? Peut-être. Néolibérale ? Assurément. Mais une avancée tout de même, qui confirme Greta Gerwig dans son art de porter sur grand écran des personnages féminins mémorables.

Margot Robbie dans le film Barbie, saluant un monde rose bonbon © Warner Bros
Margot Robbie saluant le monde de Barbie © Warner Bros

Pour Barbie, Mattel a repeint le monde en rose

Le film Barbie est sorti au cinéma le 19 juillet 2023, mais sa campagne marketing a commencé un an plus tôt. Dès l’été 2022, des photos de Margot Robbie et Ryan Gosling en roller fluorescent sur Venice Beach nous font rêver de ce film haut en couleur et audacieux et animent tous les réseaux sociaux. Avec un budget de 150 millions de dollars (qui dépasse celui du film), cette campagne marketing est une réussite exemplaire pour tout étudiant·e en école de commerce ! On dénombre plus de 100 partenariats avec des marques touchant un public varié, qui vont de la console Xbox ressemblant à une petite maison de poupée à la possibilité de séjourner dans la maison de Barbie via Airbnb. Vous avez sûrement croisé les accessoires rose bonbon chez Claire’s et GAP, les conseils de Ken pour draguer sur l’application de rencontre Bumble ou vu votre écran se couvrir de confettis en cherchant le film sur Google. De nombreux espaces éphémères et boîtes en plastique à taille humaine ont également été montés aux 4 coins du globe, incitant les passants à se prendre en selfie et faire indirectement la promotion du film. Plusieurs de ces exemples sont listés dans ce thread Twitter.

Première scène du film Barbie avec Margot Robbie, une référence à l’Odyssée de l'espace (2001) de Stanley Kubrick. © Warner Bros
Première scène du film Barbie, une référence à l’Odyssée de l'espace (2001) de Stanley Kubrick. © Warner Bros

Tout comme le film, la campagne marketing s’adresse à un très grand public. Car pour l’entreprise Mattel il n’est pas question de seulement faire la promotion du film, mais plutôt de changer notre perception de toute la marque. Dans les 6 mois précédant la sortie au cinéma, près d’un demi-million d’articles ont été écrits sur Barbie : seuls 1,4 % d’entre eux concernaient la bande-annonce du film. La plupart traitent finalement des initiatives de relations publiques telles que les collaborations, les événements locaux et les personnalités impliquées. En effet, la bande originale du film rassemble plusieurs reines de la pop américaine telles que Dua Lipa, Billie Eilish et Nicki Minaj. Leurs clips ont été progressivement dévoilés dans les semaines précédents le film, faisant amplement parler de lui. L’impact de cette campagne marketing est tel qu’il suffit d’un panneau publicitaire en rose fushia pour évoquer Barbie dans nos esprits !

Entre plongée vintage et créations modernes, le glamour de Barbie sur grand écran

Chaque matin, Barbie se réveille dans ses draps roses, enfile ses pantoufles (à talons) roses, se lave dans une douche rose (sans une goutte d’eau) puis descend dans sa cuisine rose par un toboggan tout aussi rose. Ce rose magenta, tombé en pénurie mondiale suite au tournage du film et la reproduction au détail près du mobilier des « Dreamhouse » imaginées par Mattel font la force de ce film-univers. 

Les cheffes décoratrices Sarah Greenwood et Katie Spencer, toutes deux nominées aux Oscars à plusieurs reprises pour leurs réalisations, ont fait construire 6 Dreamhouse,  mélangeant dessins en 2D et vrai mobilier, dans les studios de la Warner Bros. à Leavesden, en Angleterre. La décoration intérieure des maisons, entre “fake” ostensible (le contenu du frigo est entièrement dessiné, miroir sans glace, piscine de plastique bleue…) et reproduction d’une maison Barbie à taille humaine accentue la crédibilité du monde de « jouets ». Tous les décors de Barbieland ont d’ailleurs été amputés de 23 % de leur taille normale pour appuyer l’aspect factice du matériel par rapport à la taille des acteurs. Le ciel et les montagnes de Barbieland ont été peints à la main. Auprès du magazine de décoration Architectural Digest, Greta Gerwig revendique une « artificialité authentique » et assume sa volonté de « tout rendre presque un peu kitsch ». Un effet de « presque too much » réussi sans en devenir écœurant pour le spectateur. Certaines scènes de danse tirent davantage sur la comédie musicale des années 60 – on reconnaît un décor de Chantons sous la pluie dans la chorégraphie I’m just Ken -, une époque fidèle à l’environnement des débuts de la poupée.

Margot Robbie avec Kingsley Ben-Adir, Ryan Gosling, Margot Robbie, Simu Liu, Ncuti Gatwa and Scott Evans © Warner Bros
De gauche à droite : Kingsley Ben-Adir, Ryan Gosling, Margot Robbie, Simu Liu, Ncuti Gatwa and Scott Evans © Warner Bros

Les costumes, légèrement moins roses que l’ensemble de Barbieland participent pleinement à l’harmonie esthétique du monde de Barbie. Le travail d’habillage est colossal : en deux heures de film, la Barbie stéréotypée porte une quarantaine de tenues différentes. À ces créations s’ajoutent les uniformes dessinés pour chaque métier de Barbieland et les tenues des autres Barbie, toujours assorties à Margot Robbie. La majeure partie des tenues du film a été pensée et créée en onze semaines. La costumière en cheffe Jacqueline Durran, oscarisée lors de sa précédente collaboration avec Greta Gerwig pour Les Filles du Docteur March, explique à Vogue UK avoir voulu « retracer l’évolution de Barbie » et l’introspection du personnage à travers ses tenues.

Si certaines pièces de Barbie sont des répliques des tenues Mattel (maillot de bain de 1959, tenue de Roller Barbie de 1994, tenue d’Allan conforme à la poupée de 1964), Durran et ses équipes ont étoffé la garde-robe Barbie avec des créations allant de la robe en vichy années 60 à la combinaison argentée disco. Le film a bénéficié de la coopération exceptionnelle de la maison Chanel, dont Margot Robbie est l’égérie depuis 2018. La marque de haute couture a fait retoucher et reproduire certaines de leur collection vintage spécialement pour le film. Le tailleur tweed rose pâle n’avait plus autant vu le feu des projecteurs depuis le défilé de Claudia Schiffer pour la collection printemps/été de Chanel en 1995. Même ancienne propriétaire célèbre et même âge pour un collier en or et cristal Chanel, printemps 95, porté par Margot Robbie. On vous laisse aller repérer le sac Chanel rose en forme de cœur, confectionné pour le film ainsi que le tailleur Chanel version hiver. 

En comparaison de ce travail d’orfèvre, l’attention portée aux costumes de Ken est à l’image de son rôle dans le film : moindre. Ses tenues n’en restent pas moins des créations originales, mais souvent simplement dérivées des tenues de Margot Robbie pour lui être assorti. Pour Ryan Gosling, pas de maison de haute couture, mais des habits de sport années 80 trouvés dans des boutiques de fripes américaines. Pour l’anecdote, on doit la marque de slips KEN, portée par Ryan Gosling dans le film, au sens de l’humour de l’acteur, qui a lancé l’idée quelques jours avant le tournage.

Barbie est un film féministe néolibéral, mais Féministe

Si le film Barbie semblait être une occasion rêvée pour promouvoir le féminisme de notre génération avec un ton décalé et enjoué, il semblerait qu’il ait raté le coche de peu. Un féminisme en demi-teinte (de rose) s’oppose à des scènes effrontément radicales, ce qui peut créer un sentiment d’ambivalence en sortant de la salle. Par exemple, nous avons d’un côté une scène clairement féministe où Barbie découvre avec gêne le regard des hommes sur son corps dans l’espace public : elle décrit à la perfection cette sensation de honte mêlée de culpabilité qu’on est nombreuses à expérimenter régulièrement. C’est une dénonciation ferme du contrôle du corps des femmes dans l’espace public. 

Mais de l’autre côté, il y a un message plus flou et problématique, par exemple lorsque Ken justifie l’instauration du patriarcat à Barbieland (pour faire court : il manque d’attention et de but dans sa vie). Les plus informé·es feront le lien avec les incels, dont les actes plus ou moins violents n’attirent normalement pas de sympathie. Pourtant, dans ce film, Ken est présenté comme une victime qui tente d’apporter de l’attention sur sa situation malheureuse. Et finalement, son comportement est complètement excusé.

Si d’autres scènes se moquent frontalement des hommes et de leur égo parfois un peu fragile (voyez comme nous sommes prévenantes), les Barbie ne finissent pas par reprendre le pouvoir avec colère ou violence mais avec… séduction et ruse, des traits considérés comme féminins. En plus d’être traversé par de nombreuses dissonances, le film Barbie s’inscrit dans un sillon féministe néolibéral où l’empowerment des femmes ne remet pas en question ni la domination, ni les normes de genre. 

Barbie (Margot Robbie) montre son pied devenu plat à ses amies © Warner Bros
Barbie (Margot Robbie) lorsque sa vie commence à être bouleversée © Warner Bros

Nous étions aussi déçues par la structure narrative du film qui reste assez classique. La construction narrative du film suit l’idée de Voyage du Héros de Joseph Campbell : l’héroïne doit surmonter un challenge et changer l’endroit d’où elle vient puis y revenir après avoir appris une leçon. Cette structure, qu’on retrouve dans de nombreux blockbusters (tels que Hunger Games, Harry Potter, Pirate des Caraïbes, Nemo, Le Seigneur des anneaux, etc.) rend le film assez prévisible. De plus, les personnages secondaires auraient mérité d’être davantage développés. En l’état actuel ils servaient plutôt de décor pour mettre en avant les jeux de Margot Robbie et Ryan Gosling, centraux au film.

Au-delà des critiques, une percée féministe grand public

Si le manque de développement et l’insuffisance de lumière sur les valeurs féministes ont pu nous laisser sur notre faim, le film trouve toutefois son public avec un démarrage en trombe et des chiffres impressionnants. Grâce à la figure emblématique d’une poupée qui a traversé des générations, des références cinématographiques diverses, et une distribution iconique, le film Barbie a généré plus d’un milliard de recettes avec près de 360 000 entrées dès le premier jour en France. De plus, il a réussi à toucher un public très large en abordant des questions féministes (certes basiques) mais qui n’avaient encore jamais atteint autant de spectateur·ices. 

C’est un fait, le film Barbie a percé malgré tous les reproches et les critiques réelles qu’on peut lui faire (film publicitaire, valeurs féministes limitées, film hétéronormé, structure narrative peu développée, impact environnemental catastrophiques, etc). Les écolo, féministes et familles de tous milieux ont eu leur mot à dire. Cependant il faut avouer que sans toutes ces caractéristiques, un film de deux heures abordant franchement les attentes qui pèsent sur les femmes et ironisant sur le patriarcat n’aurait jamais pu toucher un si grand public. Greta Gerwig n’aurait jamais obtenu les droits de Mattel, une telle qualité visuelle et sonore n’aurait pas pu être atteinte, et surtout : le grand public n’aurait jamais pu bénéficier de ce point de départ à la question de la place des femmes dans notre société. 

Pour rappel, l’équipe de Toustes Un Art et vous mêmes, sommes très informé·es sur les enjeux féministes, parce qu’on baigne dedans. Nos réseaux en parlent parce que c’est dans notre intérêt par notre situation, notre entourage, notre éducation. Mais la majorité de la population n’a pas accès à toutes ces informations. C’est un fait : Barbie est une introduction à ces questions, c’est une première ouverture qui plante une graine de féminisme dans tous les esprits. Les films grand public de ces dernières décennies abordent les valeurs d’amitié, d’amour ou de « comment être badass », jamais un féminisme aussi franc.

De l'actrice indie à l'autrice féministe : le cinéma de Greta Gerwig

Réalisatrice, scénariste mais aussi actrice, Greta Gerwig est la nouvelle reine du cinéma féministe néolibéral américain. Après avoir joué dans de nombreux films indie à petit budget (mouvement mumblecore), elle passe progressivement derrière la caméra et crée son premier chef d’œuvre en solo : Lady Bird (2017). Un film tranche de vie sur une adolescente américaine, explorant ses choix maladroits et sa relation avec sa mère avec beaucoup d’authenticité. Deux ans plus tard, elle réalise une nouvelle adaptation du trésor de la littérature américaine Les Filles du Docteur March. Le style de Greta Gerwig s’affirme alors qu’elle se consacre à la représentation de personnages féminins forts et complexes et de leur passage à l’âge adulte, mais dont la véritable portée féministe reste limitée.

Ryan Gosling, Margot Robbie et Greta Gerwig sur le tournage du film Barbie ©Warner Bros
Ryan Gosling, Margot Robbie et Greta Gerwig sur le tournage de Barbie ©Warner Bros

Pour Greta Gerwig, la réalisation d’un film passe avant tout par un travail collaboratif avec les acteur·ices. Chacun de ses chefs-d’œuvre est le résultat de semaines de préparation des acteur·ices, de journées passées ensemble en amont du tournage pour se rencontrer, approfondir leurs personnages et préparer leurs scènes. Margot Robbie n’a par exemple pas passé de casting pour le rôle de Barbie, il lui a été directement attribué et développé avec elle. Le processus de préparation des actrices du film Les filles du Docteur March (2019) était également poussé. Les actrices se sont familiarisées avec la vie dans les années 1860, ont suivi des cours d’étiquette et de dialogue et visité la maison de l’autrice du livre (Louisa May Alcott). Dans le film, le rythme des dialogues est rapide, illustrant la dynamique familiale. Pour atteindre cette authenticité, les actrices ont répété pendant des semaines afin d’arriver à s’interrompre les unes les autres pendant le tournage. 

Afin d’assurer le bien être de toustes sur le plateau, Greta Gerwig limite l’utilisation du téléphone, et encourage chacun à porter une étiquette avec son prénom. Et pour rester dans le thème, la réalisatrice porte elle-même des tenues liées à l’univers du film, comme en témoigne le casque rose pastel qu’elle portait pour le tournage du film Barbie.

Un article par
Lou

Lou

Eco-féministe et co-fondatrice de Toustes Un Art, ma vision de la lutte passe par la création d'espaces alternatifs.

Gabrielle

Gabrielle

Journaliste et co-fondatrice de Toustes Un Art, j'écris entre deux voyages en train à travers l'Europe

Muzo

Muzo

Petit museau renifleur de pépites pour les catégories Bandes Dessinées et Séries !

Linh

Linh

Grand·e amateur·ice d'expo et militant·e, vous me retrouverez principalement en tant que rédacteur·ice dans la catégorie Arts Visuels !

Mathilde

Mathilde

Rédactrice pour vous faire redécouvrir des chefs d'œuvre de la littérature féminine

Couverture du livre Là où chantent les écrevisses
Littérature

Là où chantent les écrevisses, ou le mythe de la femme sauvage revisité

A la croisée d’un thriller policier et d’un roman d’apprentissage, Là où chantent les écrevisses a tout le fabuleux des œuvres inclassables. Seul roman de fiction écrit par la zoologiste américaine Delia Owens, sorti en 2018, il offre une écriture très imagée et la construction d’un personnage aussi puissant que captivant.

Lire plus

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *