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Focus sur les 3 artistes féminines de l’exposition « Après l’Éclipse »

Point de réunion entre dix artistes contemporains, l’exposition « Après l’Éclipse » est à découvrir du 30 juin au 22 octobre 2023 aux Magasins Généraux. Les dix artistes représentés ont évolué ensemble, ils sont tous nés en France, partagent des origines d’Afrique du Nord ou Centrale et se désignent eux-même comme une famille. Les sujets, les références communiquent, certaines œuvres s’éparpillent à travers l’espace d’exposition et font écho entre elles. À travers leur art ils abordent les vies de quartier en banlieue qu’ils ont connu en tant qu’enfants immigrés (religion, dance, clubbing) et mettent également en avant les influences de la nouvelle génération : mangas, Youtube, comics… Je traiterai dans cet article le travail et les ambitions des 3 femmes qui contribuent à cette exposition.

Affiche de l'exposition « Après l’Éclipse » aux Magasins Généraux
Affiche de l'exposition « Après l’Éclipse » aux Magasins Généraux

Christelle Oyiri ou Crystallmess : Mémoire, aliénation coloniale et culture des clubs

Lorsqu’on entre dans l’espace d’exposition, la première chose qu’on voit est une cabine cloisonnée avec des rideaux et de la musique qu’on suppose venir de l’intérieur. Quand on en fait le tour, on découvre une entrée, un petit espace plongé dans le noir et illuminé par un écran. C’est en s’approchant qu’on distingue un micro qui nous invite à participer à un karaoké sur un coupé-décalé typique du début des années 2000. Christelle Oyiri, artiste DJ, accueille les spectateur·ices avec cette première œuvre et remet l’importance historique de ce genre musical initié par la diaspora ivoirienne qu’on définit avec des pas de danse reconnaissables et une musique de joie et de fête. Christelle Oyiri met en avant la réinterprétation qui à été faite comme un refus du désespoir du peuple ivoirien contre le chaos politique de l’époque. Je n’ai pas pu m’empêcher de faire un parallèle avec les photographies de Zanele Muholi montrant les fête et les défilés plein de joie qui se déroulaient en Afrique du Sud pour commémorer des morts atroces (viols correctifs, crimes homophobes) afin de montrer que la communauté gardait le sourire également (pour aller plus loin, lire l’article sur la dernière exposition de Zanele Muholi, photographe et activiste visuel·le sud-africain·e). 

Juste à côté de cette cabine, les spectateur·ices peuvent s’installer sur un fauteuil accompagné d’un casque pour écouter un montage vidéo de l’artiste. Ce dernier continue de traiter de la thématique de la mémoire mais cette fois pour rendre hommage à tous ces rappeurs, morts trop jeunes, comme Popsmoke, XXXTentacion, 50cents ou encore Tupac avec qui elle partage la date de naissance. C’est entre des interviews de ces rappeurs décédés qui lui ont servi de références, des vidéos d’elle dans les quartiers de Brooklyn dans lesquels ils ont grandis, des montages des photos des rappeurs ou des poèmes qu’ils ont rédigés, qu’elle s’exprime en tant que narratrice sur le manque de modèles dans la musique et dans l’art et de ce fait les rapports au public qu’ils avaient et la fin qu’ils ont connu « aussitôt nés que mort ».

Neïla Czermak Ichti ou celle qui « capture les monstres de sa génération »

Installation par Neïla Czermak Ichti en collaboration avec l’artiste Ndayé Kouagou
Installation par Neïla Czermak Ichti en collaboration avec l’artiste Ndayé Kouagou

Si l’on préfère découvrir l’exposition dans le sens anti-horaire, on tombe sur le travail graphique de Neïla Czermak Ichti ou celle qui « capture les monstres de sa génération ». De nombreux portraits de personnages à la peau verte et d’elle-même mettent en perspective des humains avec des monstres ou des aliens. Humains qui rendent parfois hommage à sa famille ou d’autres qui prennent sur toile des airs de dénonciation, certaines pièces de son travail résonnent comme des appels à l’aide. La grande installation de cet espace d’exposition, réalisée en partenariat avec un autre artiste exposé, Ndayé Kouagou, est en réalité un spectacle de marionnettes qui a été présenté lors d’un festival à Marseille (Nuit d’Hiver). Ce spectacle raconte cette histoire : « Furie, une jeune monstresse à l’appétit gargantuesque, se plaît à dévorer les relous qui l’apostrophent. Un soir, elle invite Youssef à un rendez-vous à la fête foraine, avec l’objectif d’en faire son dîner. Mais Youssef va la faire hésiter. Doit-elle écouter son estomac ou son coeur ? ».  

La grande figure de cette femme, belle et apprêtée, à la peau verte, est mise en perspective avec celle de l’homme, qui ne correspond pas à ceux qui d’habitude « l’apostrophe ». À travers cette œuvre, on ressent la perte de confiance mais aussi la redécouverte d’une non-généralité que beaucoup de femmes ont vécues par le passé.

Silina Syan et l’hybridité culturelle

Au fond de l’espace d’exposition, on pourra découvrir une vidéo de Silina Syan projetée sur un mur. Sur cette vidéo, on la voit se vêtir de nombreux bijoux, certains précieux lui viennent de ses ancêtres et d’autres achetés pour presque rien dans des boutiques parisiennes. Il est impossible d’en faire la différence. La voir s’apprêter ainsi jusqu’à la surcharge peut susciter divers sentiments, pour ma part c’est une image d’armure qui m’est venue. J’ai fait le parallèle avec ces Drag Queens qui se maquillent, s’habillent, se comportent à outrance et portent cette personnalité créée par leurs soins – leurs personnages reflète un excès presque intouchable, elles deviennent quelqu’un d’autre et se protègent ainsi.

Espace d'exposition présentant une projection et des photographies de Silina Syan
Espace d'exposition présentant une projection et des photographies de Silina Syan

Avec le regard fixant la caméra, Silina Syan n’est en rien dans la fuite, elle affronte le regard du spectateur et porte cette armure ainsi que son héritage culturel (du Bangladesh). Sur le mur adjacent, les spectateur·ices peuvent découvrir deux photographies : des rayons d’objets aux airs luxueux qui ne sont en réalité que du plastique. Ils font écho à cette vidéo à la nature ambigüe de la provenance de chaque élément de sa parure.

 « Leur scintillement, l’ambiance lumineuse de la pièce et le son des entrechocs dessinent un paysage onirique qui accompagne et magnifie ses gestes, entre exploration intime et familiale, quête identitaire sur ses origines, expérience mystique et féminité triomphante », comme le décrit si bien le feuillet de présentation de l’artiste.

Les Magasins Généraux

Je vous invite vivement à aller voir leurs travaux de vous-même aux Magasins Généraux, un lieu artistique co-dirigé par Anna Labouze et Keimis Henni ! C’est aussi un lieu culturel dédié aux voix nouvelles (mettant en avant les émergences artistiques et culturelles d’aujourd’hui) et un bâtiment industriel ouvert à tous·tes au bord du canal de l’Ourcq à Pantin. On y retrouve tout au long de l’année de nombreuses activités accessibles à tous en lien avec les différentes programmations. 

Pour suivre sur Instagram les 3 artistes présentées dans cet article :

 

Sources :

  • Visite guidée de l’exposition aux Magasins Généraux avec leurs flyers

  • Interviews de Christelle OYIRI et Silina SYAN dans « Les Chichas de la Pensée » (disponibles sur Spotify, Apple Podcast et Sound Cloud).
Un article par
Linh

Linh

Grand·e amateur·ice d'expo et militant·e, vous me retrouverez principalement en tant que rédacteur·ice dans la catégorie Arts Visuels !

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Littérature

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