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La femme comestible de Margaret Atwood : le patriarcat est un plat qui ne se mange pas

Le succès sans cesse renouvelé du livre, puis de la série La Servante Écarlate (The Handmaid’s Tale) a propulsé Margaret Atwood sur le devant de la scène littéraire internationale, qu’elle n’a plus quittée depuis les années 1980. Mais son tout premier roman, publié en 1969, restera l’œuvre précurseuse de son engagement féministe. Moins célèbre et pourtant pas moins significatif dans l’exploration critique des thèmes tels que le mariage, la maternité ou le capitalisme, La Femme comestible (The Edible Woman) mérite le détour pour son humour satirique et ses personnages en proie aux stéréotypes de genres du Canada des années 1960. 

Première édition américaine de The Edible Woman (1969)

Une vie grignotée par les attentes de la société

Marian, la protagoniste principale, est employée dans une entreprise de sondages pour des biens de consommation de masse. Elle voit son monde d’une affligeante banalité s’effondrer depuis qu’elle s’est fiancée à son tout aussi banal petit-ami Peter. Sans explication, les aliments prennent dans son esprit des caractères humains et attirent son empathie et sa pitié, si bien qu’elle doit progressivement renoncer à manger quoi que ce soit. Métaphore de sa propre vie, Marian est tellement grignotée par les attentes que la société pose sur elle en tant que jeune femme bientôt mariée qu’elle ne peut plus se nourrir elle-même et qu’elle se transforme en une poupée vidée de son libre arbitre et de sa capacité d’agir. 

Dans cette critique grinçante du poids que font peser les conventions patriarcales sur les femmes, Margaret Atwood ajoute la subtilité des rôles secondaires qui nuancent le modèle familial tout tracé et hétéro-normé du “couple – mariage – enfants”. Ainsley, la colocataire de Marian, met par exemple tout en œuvre pour tomber enceinte et élever un enfant seule. Son profond désir de maternité fait d’elle une jeune femme calculatrice et déterminée, en opposition radicale avec le personnage de Clara, amie de Marian, qui subit ses grossesses à répétition.

“During the later, more vegetable stage of Clara’s pregnancy she [Marian] had tended to forget that Clara had a mind at all or any perceptive faculties above the merely sentient and sponge-like, since she had spent most of her time being absorbed in, or absorbed by, her tuberous abdomen”

S’émanciper des diktats

En anticipation de la deuxième vague féministe, La Femme comestible aborde ainsi la nécessaire émancipation des femmes dans la sphère privée, de leur sexualité à leur vie domestique et familiale. Avec un regard profondément ironique sur les liens qui unissent la culture sexiste et capitaliste, ce roman invite à se questionner sur l’internalisation des diktats de beauté et de comportements imposés aux femmes, ou comment les femmes en viennent à se positionner elles-mêmes comme des biens de consommation, des morceaux de viande prêtes à se laisser dévorer par les figures masculines de leur vie. Dans un extrait du roman, Marian compare d’ailleurs les femmes de son entourage à des fruits, verts lorsqu’elles sont encore jeunes et vierges, puis trop mûrs lorsqu’elles vieillissent, grossissent et se marient.

Margaret Atwood au Eden Mills Writers Festival, 2006

“You were green and then you ripened: became mature. Dresses for the mature figure. In other words, fat. She looked around the room at all the women there […] They could have been wearing housecoats and curlers. As it was, they all wore dresses for the mature figure. They were ripe, some rapidly becoming overripe, some already beginning to shrivel; she thought of them as attached by steams at the tops of their heads to an invisible vine, hanging there in various stages of growth and decay…” 

En explorant successivement la narration à la première personne et la troisième personne, Margaret Atwood examine enfin comment la protagoniste du roman peut déconstruire cette réification et se détacher de son image en tant qu’objet pour se réapproprier son identité

La Femme comestible constitue donc une entrée parfaite en la matière de l’oeuvre littéraire d’Atwood, un roman drôle et surprenant, première étape d’un crescendo progressif dans ses autres fictions où elle analyse de nouveaux thèmes chaque fois plus contemporains. 

Mathilde B.


 

En savoir plus sur Margaret Atwood

Margaret Atwood est une auteure canadienne née en 1939. Elle compte à son actif plus de cinquante œuvres de fiction, poésie et essais. Récompensée par de nombreux prix littéraires, plusieurs de ses ouvrages ont également été adaptés sur le petit écran, comme les séries The Handmaid’s Tale et Alias Grace. Reconnue pour son engagement féministe et environnemental, Margaret Atwood continue d’explorer ces thématiques dans ses oeuvres plus récentes comme Les Testaments (2019). 

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Couverture du livre Là où chantent les écrevisses
Littérature

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